Le ministère de la vérité
Dans 1984, George Orwell imagine le Ministère de la Vérité : une institution chargée de déterminer le récit acceptable et de réécrire continuellement l'information.
Dans Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley imagine un autre mécanisme : le contrôle ne repose plus principalement sur la contrainte. Il devient acceptable parce qu'il apporte confort, simplicité et sécurité.
Deux dystopies. Deux mécanismes différents. Et une question très actuelle : à partir de quand un outil conçu pour protéger ou simplifier devient-il un outil de contrôle ?
En France, l'identité numérique poursuit aujourd'hui son déploiement.
France Identité est portée par France Titres, sous tutelle du ministère de l'Intérieur. Elle permet déjà de prouver son identité en ligne et d'accéder à de nombreux services. Elle doit également devenir le portefeuille français prévu par le règlement européen eIDAS 2, dont le déploiement se poursuit à l'échelle européenne.
Mais la question dépasse l'application elle-même.
Car parallèlement se développent des mécanismes permettant de vérifier l'âge, authentifier les individus, limiter certains accès et rattacher de plus en plus facilement une activité numérique à une personne réelle.
Et puis apparaissent des bases comme Conspipédia, créée par Conspiracy Watch, qui répertorie notamment des personnalités, des médias, des œuvres et des notions associés par sa rédaction à la « culture complotiste
Chacune peut avoir une justification légitime prise séparément : lutter contre l'usurpation d'identité, protéger les mineurs, combattre la fraude ou documenter la désinformation.
Mais qui contrôle ceux qui contrôlent ?
Qui définit demain ce qui relève de la désinformation ?
Qui décide des critères permettant de classifier une personne, un média ou une opinion ?
Et surtout : que deviendrait un tel système si, dans dix ou vingt ans, ses finalités changeaient ?
C'est peut-être là que les deux romans deviennent intéressants.
Le véritable enjeu démocratique est de savoir quelles limites nous imposons aujourd'hui aux outils que d'autres pourront utiliser demain.
Et les fact-checkers dans tout ça ?
Un autre acteur mérite d'être ajouté à cette réflexion : le fact-checker.
À l'origine, le principe est utile : vérifier une affirmation, retrouver la source originale, confronter les chiffres et distinguer le vrai du faux. Une démarche indispensable face à la masse d'informations qui circule aujourd'hui.
Mais une question apparaît lorsque cette vérification ne sert plus seulement à informer, mais peut participer à classifier ou réduire la visibilité d'un contenu sur une plateforme.
Il faut alors distinguer les responsabilités : le fact-checker vérifie et qualifie, la plateforme décide de la diffusion ou de la modération, et l'État fixe le cadre juridique.
Ce ne sont pas les mêmes acteurs. Et aucun fact-checker ne constitue à lui seul un « ministère de la Vérité ».
Mais mis en perspective avec l'identité numérique, la vérification de l'âge, la modération automatisée et les bases recensant des personnes ou des opinions, cela soulève une question plus large :
Qui vérifie les vérificateurs ?
Selon quels critères ?
Avec quels recours lorsqu'ils se trompent ?
C'est peut-être aussi cela que nous rappellent 1984 et Le Meilleur des mondes : le problème n'est pas seulement de savoir qui détient l'information, mais qui acquiert progressivement le pouvoir de l'identifier, la qualifier, la classer et décider de sa visibilité.
La vérification des faits est nécessaire.
Le pluralisme et la possibilité de contester ceux qui les vérifient le sont tout autant.
Sources
• France Identité – service public officiel de l'identité numérique
• France Identité – règlement eIDAS 2 et portefeuille européen d'identité numérique
• CNIL – avis relatifs à France Identité et nécessité de préserver son caractère facultatif
• Conspiracy Watch – Conspipédia et ses notices « Personnalités », « Notions », « Médias » et « Œuvres »
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