14 août 2026

La décadence de l'Occident



L’homme debout

L’Occident a tout. Et quelque chose en lui dépérit.

Il mange trop, boit trop, consomme trop. Il a fait reculer le manque et installé le désir à sa place. Il nourrit son corps à toute heure, satisfait ses envies avant même qu’elles deviennent des besoins. Il a voulu libérer l’homme de toutes les privations, lui épargner l’effort, l’attente, la frustration. Et pourtant, à mesure qu’il lui donnait davantage, l’homme semble s’être alourdi.

Puis je vois arriver d’Afrique un homme grand, droit, puissant. Et je m’arrête sur cette contradiction. Il vient d’un continent marqué par la pauvreté et la faim, et pourtant il porte dans son corps quelque chose que notre abondance ne semble pas savoir donner : une force, une stature, une verticalité. Alors une question s’impose : qu’est-ce qui nourrit réellement un homme ?

Car nous avons peut-être commis une erreur immense. Nous avons cru que pour élever l’homme, il fallait satisfaire toujours davantage son corps. Alors nous l’avons nourri, protégé, diverti, comblé. Nous avons répondu à chacune de ses sollicitations jusqu’à ne presque plus supporter qu’un désir demeure insatisfait. Mais pendant que nous nourrissions ainsi le corps, avons-nous nourri ce qui, en l’homme, devait gouverner le reste ?

À force de donner au corps tout ce qu’il réclame, nous lui avons peut-être donné le pouvoir. La faim demande à être immédiatement apaisée, le désir immédiatement satisfait, le plaisir immédiatement renouvelé. Et doucement, presque sans nous en apercevoir, quelque chose s’est renversé : l’homme qui devait gouverner ses sens est devenu leur serviteur.

Alors je regarde à nouveau cet homme venu d’Afrique. Je ne sais pas ce qui l’a rendu fort et je ne prétends pas le savoir. Mais l’image me parle. Là où je m’attendrais à voir les traces du manque, je vois la force. Et là où je devrais trouver la force, puisque nous avons tout, je vois si souvent l’excès, la dépendance, l’épuisement, des corps rassasiés qui semblent pourtant ne jamais l’être vraiment.

Peut-être est-ce un signe. Peut-être que l’homme ne s’élève pas en remplissant toujours davantage son corps. Peut-être existe-t-il une autre nourriture, invisible celle-là, qui ne se compte ni en calories ni en biens possédés : celle qui permet de tenir lorsque le corps réclame, de traverser le manque sans perdre sa dignité, de rester debout lorsque tout n'est pas donné, de lever les yeux au-delà de ce que les mains peuvent saisir.

Alors cette parole cesse d’être une formule ancienne et devient presque un avertissement adressé à notre époque : « L’homme ne vit pas seulement de pain. »

Nous avons le pain. Nous avons même l’abondance. Nous avons consacré une part immense de notre civilisation à nourrir, protéger et satisfaire le corps.

Mais avons-nous encore ce qui fait tenir l’homme debout ?

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