01 septembre 2026

Les think tanks



LA BOMBE ATOMIQUE EST-ELLE INDÉPENDANTE DE CELUI QUI LA POSSÈDE ?

Personne ne poserait sérieusement cette question.

Une puissance nucléaire n'a pas besoin de faire exploser sa bombe pour qu'elle produise un effet.

La posséder suffit à modifier le rapport de force.

Alors pourquoi feignons-nous parfois de croire que l'argent qui finance les idées serait, lui, sans influence sur les idées ?

Prenons les think tanks.

On les appelle pudiquement « laboratoires d'idées ».

Mais un think tank ne se contente généralement pas de penser dans son coin.

Il produit des rapports.
Il construit des concepts.
Il organise des conférences.
Il fournit des experts aux médias.
Il rencontre des responsables politiques.
Il formule des propositions.
Il participe à l'élaboration du vocabulaire avec lequel une société finit par penser ses problèmes.

Autrement dit, un think tank peut devenir un véritable agent d'influence intellectuelle.

Et cette influence coûte de l'argent.

Alors posons la question qu'on oublie trop souvent :

QUI PAIE ?

Car financer les idées, ce n'est pas seulement acheter du papier et payer des chercheurs.

C'est donner à certaines idées les moyens d'exister davantage que d'autres.

Celui qui finance peut contribuer à déterminer quels sujets seront étudiés, quelles recherches disposeront de moyens, quels experts gagneront en visibilité, quelles propositions circuleront dans les médias et lesquelles arriveront finalement sur le bureau des décideurs.

Il n'est même pas nécessaire de donner des ordres.

C'est justement là que l'influence devient intéressante.

Le pouvoir le plus efficace n'est pas toujours celui qui dit :

« Vous devez penser ceci. »

Il peut être celui qui crée progressivement les conditions pour que ceci soit pensé partout, tandis que le reste devient marginal, inaudible ou simplement privé de moyens.

Voilà pourquoi il faut cesser d'imaginer le monde des idées comme un espace totalement séparé des rapports de pouvoir.

Les idées ont besoin de chercheurs.

Les chercheurs ont besoin d'institutions.

Les institutions ont besoin d'argent.

L'argent possède une origine.

Et derrière cette origine existent souvent des intérêts, des convictions, des stratégies ou une certaine vision du monde.

Cela ne signifie pas que tout chercheur est acheté.

Cela ne signifie pas que toute étude est truquée.

Cela signifie quelque chose de beaucoup plus simple :

l'argent donne de la puissance aux idées.

Et lorsqu'une organisation utilise cette puissance pour faire circuler des concepts auprès des médias, des institutions et des gouvernements, elle ne produit plus seulement de la connaissance.

Elle produit de l'influence.

Alors, lorsqu'un « expert indépendant » intervient à la télévision ou qu'un rapport de think tank devient soudain la référence d'un débat public, ayons un réflexe élémentaire :

Qui parle ?
Qui finance ?
Pour défendre quelle conception du monde ?
Et par quels réseaux cette idée est-elle arrivée jusqu'à nous ?

La bombe atomique exerce son pouvoir avant même d'exploser.

L'argent aussi.

Et dans la bataille des idées, les think tanks peuvent en être l'un des vecteurs les plus puissants.

Avant de demander « Est-ce vrai ? », apprenons aussi à demander :

« Qui a donné à cette idée les moyens de devenir influente ? »

18 août 2026

Maldives,et demain



MALDIVES : ENTRE CATASTROPHISME ET DÉNI, QUE DISENT LES MESURES ?

D'un côté, les projections climatiques nous présentent les Maldives comme l'un des territoires les plus menacés par la montée des océans.

De l'autre, certains répondent :
« La mer ne monte pas. Regardez l'aéroport des Maldives : il existe depuis 1966 et il est toujours là. »

Mais entre ces deux discours, il existe une troisième voie : regarder ce qui a réellement été mesuré.

À Hulhulé, précisément sur l'île où se trouve l'aéroport international de Malé, un marégraphe dispose d'une série de mesures allant de 1989 à 2017, avec environ 93 % de données disponibles.

Ces observations montrent bien une élévation du niveau marin, avec d'importantes fluctuations d'une année à l'autre. Sur cette période, on est dans un ordre de grandeur de quelques millimètres par an, soit environ une dizaine de centimètres sur trois décennies.

Ce n'est donc ni :

❌ « la mer ne monte pas »
ni
❌ « l'aéroport va être englouti demain ».

La réalité observée est beaucoup plus nuancée.

Une hausse d'une dizaine de centimètres en trente ans est réelle et elle doit être prise en compte. Pour une île très basse, elle peut augmenter les risques de submersion, d'érosion ou nécessiter des protections supplémentaires.

Mais elle reste aussi, sur cette période, une évolution à laquelle une infrastructure comme un aéroport peut s'adapter : remblaiement, protections côtières, élévation des terrains et modification des infrastructures.

Il faut surtout distinguer trois choses que l'on mélange constamment dans le débat climatique :

la mesure, qui nous dit ce qui s'est réellement produit ;

la tendance, calculée à partir de ces observations ;

la projection, qui estime ce qui pourrait se produire demain selon différents scénarios.

Le GIEC projette pour 2100 une élévation moyenne mondiale comprise approximativement entre 28 cm et 1 m, selon les scénarios d'émissions retenus.

Ce sont des projections.
Les mesures, elles, racontent ce qui s'est déjà passé.

Et pour débattre sérieusement du climat, peut-être faudrait-il commencer par ne plus confondre les deux.

Ni catastrophisme. Ni déni. Des mesures, des faits, puis le débat.

Source principale : Permanent Service for Mean Sea Level (PSMSL), station MALE-B – Hulhulé, Maldives.

14 août 2026

La décadence de l'Occident



L’homme debout

L’Occident a tout. Et quelque chose en lui dépérit.

Il mange trop, boit trop, consomme trop. Il a fait reculer le manque et installé le désir à sa place. Il nourrit son corps à toute heure, satisfait ses envies avant même qu’elles deviennent des besoins. Il a voulu libérer l’homme de toutes les privations, lui épargner l’effort, l’attente, la frustration. Et pourtant, à mesure qu’il lui donnait davantage, l’homme semble s’être alourdi.

Puis je vois arriver d’Afrique un homme grand, droit, puissant. Et je m’arrête sur cette contradiction. Il vient d’un continent marqué par la pauvreté et la faim, et pourtant il porte dans son corps quelque chose que notre abondance ne semble pas savoir donner : une force, une stature, une verticalité. Alors une question s’impose : qu’est-ce qui nourrit réellement un homme ?

Car nous avons peut-être commis une erreur immense. Nous avons cru que pour élever l’homme, il fallait satisfaire toujours davantage son corps. Alors nous l’avons nourri, protégé, diverti, comblé. Nous avons répondu à chacune de ses sollicitations jusqu’à ne presque plus supporter qu’un désir demeure insatisfait. Mais pendant que nous nourrissions ainsi le corps, avons-nous nourri ce qui, en l’homme, devait gouverner le reste ?

À force de donner au corps tout ce qu’il réclame, nous lui avons peut-être donné le pouvoir. La faim demande à être immédiatement apaisée, le désir immédiatement satisfait, le plaisir immédiatement renouvelé. Et doucement, presque sans nous en apercevoir, quelque chose s’est renversé : l’homme qui devait gouverner ses sens est devenu leur serviteur.

Alors je regarde à nouveau cet homme venu d’Afrique. Je ne sais pas ce qui l’a rendu fort et je ne prétends pas le savoir. Mais l’image me parle. Là où je m’attendrais à voir les traces du manque, je vois la force. Et là où je devrais trouver la force, puisque nous avons tout, je vois si souvent l’excès, la dépendance, l’épuisement, des corps rassasiés qui semblent pourtant ne jamais l’être vraiment.

Peut-être est-ce un signe. Peut-être que l’homme ne s’élève pas en remplissant toujours davantage son corps. Peut-être existe-t-il une autre nourriture, invisible celle-là, qui ne se compte ni en calories ni en biens possédés : celle qui permet de tenir lorsque le corps réclame, de traverser le manque sans perdre sa dignité, de rester debout lorsque tout n'est pas donné, de lever les yeux au-delà de ce que les mains peuvent saisir.

Alors cette parole cesse d’être une formule ancienne et devient presque un avertissement adressé à notre époque : « L’homme ne vit pas seulement de pain. »

Nous avons le pain. Nous avons même l’abondance. Nous avons consacré une part immense de notre civilisation à nourrir, protéger et satisfaire le corps.

Mais avons-nous encore ce qui fait tenir l’homme debout ?