14 août 2026

Ministère de la vérité



Le ministère de la vérité

Dans 1984, George Orwell imagine le Ministère de la Vérité : une institution chargée de déterminer le récit acceptable et de réécrire continuellement l'information.

Dans Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley imagine un autre mécanisme : le contrôle ne repose plus principalement sur la contrainte. Il devient acceptable parce qu'il apporte confort, simplicité et sécurité.

Deux dystopies. Deux mécanismes différents. Et une question très actuelle : à partir de quand un outil conçu pour protéger ou simplifier devient-il un outil de contrôle ?

En France, l'identité numérique poursuit aujourd'hui son déploiement.

France Identité est portée par France Titres, sous tutelle du ministère de l'Intérieur. Elle permet déjà de prouver son identité en ligne et d'accéder à de nombreux services. Elle doit également devenir le portefeuille français prévu par le règlement européen eIDAS 2, dont le déploiement se poursuit à l'échelle européenne.

Mais la question dépasse l'application elle-même.

Car parallèlement se développent des mécanismes permettant de vérifier l'âge, authentifier les individus, limiter certains accès et rattacher de plus en plus facilement une activité numérique à une personne réelle.

Et puis apparaissent des bases comme Conspipédia, créée par Conspiracy Watch, qui répertorie notamment des personnalités, des médias, des œuvres et des notions associés par sa rédaction à la « culture complotiste

Chacune peut avoir une justification légitime prise séparément : lutter contre l'usurpation d'identité, protéger les mineurs, combattre la fraude ou documenter la désinformation.

Mais qui contrôle ceux qui contrôlent ?

Qui définit demain ce qui relève de la désinformation ?

Qui décide des critères permettant de classifier une personne, un média ou une opinion ?

Et surtout : que deviendrait un tel système si, dans dix ou vingt ans, ses finalités changeaient ?

C'est peut-être là que les deux romans deviennent intéressants.

Le véritable enjeu démocratique est de savoir quelles limites nous imposons aujourd'hui aux outils que d'autres pourront utiliser demain.

Et les fact-checkers dans tout ça ?


Un autre acteur mérite d'être ajouté à cette réflexion : le fact-checker.


À l'origine, le principe est utile : vérifier une affirmation, retrouver la source originale, confronter les chiffres et distinguer le vrai du faux. Une démarche indispensable face à la masse d'informations qui circule aujourd'hui.


Mais une question apparaît lorsque cette vérification ne sert plus seulement à informer, mais peut participer à classifier ou réduire la visibilité d'un contenu sur une plateforme.


Il faut alors distinguer les responsabilités : le fact-checker vérifie et qualifie, la plateforme décide de la diffusion ou de la modération, et l'État fixe le cadre juridique.


Ce ne sont pas les mêmes acteurs. Et aucun fact-checker ne constitue à lui seul un « ministère de la Vérité ».


Mais mis en perspective avec l'identité numérique, la vérification de l'âge, la modération automatisée et les bases recensant des personnes ou des opinions, cela soulève une question plus large :


Qui vérifie les vérificateurs ?

Selon quels critères ?

Avec quels recours lorsqu'ils se trompent ?


C'est peut-être aussi cela que nous rappellent 1984 et Le Meilleur des mondes : le problème n'est pas seulement de savoir qui détient l'information, mais qui acquiert progressivement le pouvoir de l'identifier, la qualifier, la classer et décider de sa visibilité.


La vérification des faits est nécessaire.


Le pluralisme et la possibilité de contester ceux qui les vérifient le sont tout autant.

Sources

• France Identité – service public officiel de l'identité numérique
• France Identité – règlement eIDAS 2 et portefeuille européen d'identité numérique
• CNIL – avis relatifs à France Identité et nécessité de préserver son caractère facultatif
• Conspiracy Watch – Conspipédia et ses notices « Personnalités », « Notions », « Médias » et « Œuvres »

09 août 2026

Internet est libre. Mais nos données le sont-elles ?


Du Web ouvert à la protection des données : le lien entre Tim Berners-Lee et Proton

En 1993, le CERN rend le logiciel du World Wide Web librement accessible. Cette décision permet à chacun d’utiliser et de développer le Web sans devoir obtenir l’autorisation d’un propriétaire.

Plus de trente ans plus tard, la protection des données personnelles constitue un autre enjeu de la liberté sur Internet.

C’est sur ce terrain que l’on retrouve Tim Berners-Lee aux côtés de Proton.

Créé en 2014 par des scientifiques rencontrés au CERN, Proton développe des services numériques centrés sur la confidentialité : messagerie, stockage de fichiers, VPN, calendrier ou gestionnaire de mots de passe.

Tim Berners-Lee n’est pas le fondateur de Proton. Il a rejoint son conseil consultatif en 2021 et siège aujourd’hui au conseil d’administration de la Proton Foundation, l’organisation à but non lucratif créée pour préserver la mission de Proton.

Le principe est concret : permettre aux utilisateurs de conserver davantage de contrôle sur leurs informations personnelles, notamment grâce au chiffrement de bout en bout et au chiffrement à accès nul pour certains services.

La liberté sur Internet concerne donc deux dimensions complémentaires :

pouvoir accéder librement au Web et pouvoir protéger les données que l’on y échange.

Messages, documents, recherches, fichiers ou informations personnelles appartiennent à la sphère privée de chacun.

La protection des données participe directement à la protection de cette liberté numérique.

Proton : [https://proton.me](https://proton.me?utm_source=chatgpt.com)

08 août 2026

Contrôle universel



🌐 Le Web a changé le monde parce que personne ne le possédait. Qu’en sera-t-il de l’intelligence artificielle ?

En 1993, une décision presque administrative va contribuer à changer profondément notre société.

Le CERN rend le logiciel du World Wide Web librement accessible.

Tim Berners-Lee, à l'origine du Web, aurait pu défendre une autre logique : protéger la technologie, contrôler son utilisation, imposer des licences, organiser son exploitation commerciale.

L'histoire a pris un autre chemin.

Le Web devait pouvoir être utilisé par tous.

Et c'est peut-être précisément là que se trouve l'une des raisons de son extraordinaire développement.

Pas besoin de demander l'autorisation d'une entreprise pour créer un site Internet.
Pas de redevance à payer pour utiliser les principes fondamentaux du Web.
Pas de propriétaire décidant seul qui pouvait construire dessus.

Des universités, des entreprises, des associations, des particuliers et bientôt des milliards de personnes ont pu s'en emparer.

Une infrastructure ouverte a permis une explosion de l'innovation.

Trente-trois ans plus tard, nous sommes peut-être devant un nouveau basculement historique : celui de l'intelligence artificielle.

Mais le modèle est très différent.

Les systèmes d'IA les plus puissants nécessitent aujourd'hui des quantités considérables de données, de puissance informatique, de centres de données, de processeurs et de capitaux.

Une part importante de cette infrastructure est contrôlée par un nombre relativement limité d'entreprises.

Et cela change profondément la question.

Car lorsqu'une technologie devient une infrastructure essentielle pour apprendre, travailler, rechercher, créer, communiquer ou accéder à l'information, celui qui contrôle cette infrastructure acquiert nécessairement un pouvoir considérable.

Pouvoir sur les conditions d'accès.

Pouvoir sur les prix.

Pouvoir sur les usages autorisés.

Pouvoir sur les données.

Pouvoir, enfin, sur les règles permettant aux autres de construire à partir de cette technologie.

Il ne s'agit pas d'opposer naïvement le public au privé ou la gratuité au commerce.

Le développement de l'intelligence artificielle nécessite des investissements gigantesques, de la recherche, des infrastructures et des entreprises capables de les financer.

Mais l'histoire du Web nous rappelle quelque chose d'essentiel :

une technologie peut créer beaucoup plus de valeur lorsqu'elle devient un socle sur lequel chacun peut construire que lorsqu'elle reste entièrement enfermée derrière les portes de quelques propriétaires.

C'est peut-être l'un des grands débats technologiques des prochaines années.

Nous parlons beaucoup des performances de l'intelligence artificielle.

Nous devrions peut-être parler davantage de son architecture économique et politique.

Car la question n'est plus seulement :

Que pourra faire l'intelligence artificielle ?

Elle devient aussi :

Qui possédera les infrastructures qui nous permettront de l'utiliser ?

En 1993, le Web a reçu une réponse particulière à cette question : l'ouverture.

L'histoire nous dira quelle réponse nous aurons choisie pour l'intelligence artificielle.

Source : CERN, A short history of the Web et documentation historique sur la mise à disposition du logiciel World Wide Web le 30 avril 1993 ; article Sciencepost, 7 août 2026, consacré à la décision du CERN et de Tim Berners-Lee.