Personne ne poserait sérieusement cette question.
Une puissance nucléaire n'a pas besoin de faire exploser sa bombe pour qu'elle produise un effet.
La posséder suffit à modifier le rapport de force.
Alors pourquoi feignons-nous parfois de croire que l'argent qui finance les idées serait, lui, sans influence sur les idées ?
Prenons les think tanks.
On les appelle pudiquement « laboratoires d'idées ».
Mais un think tank ne se contente généralement pas de penser dans son coin.
Il produit des rapports.
Il construit des concepts.
Il organise des conférences.
Il fournit des experts aux médias.
Il rencontre des responsables politiques.
Il formule des propositions.
Il participe à l'élaboration du vocabulaire avec lequel une société finit par penser ses problèmes.
Autrement dit, un think tank peut devenir un véritable agent d'influence intellectuelle.
Et cette influence coûte de l'argent.
Alors posons la question qu'on oublie trop souvent :
QUI PAIE ?
Car financer les idées, ce n'est pas seulement acheter du papier et payer des chercheurs.
C'est donner à certaines idées les moyens d'exister davantage que d'autres.
Celui qui finance peut contribuer à déterminer quels sujets seront étudiés, quelles recherches disposeront de moyens, quels experts gagneront en visibilité, quelles propositions circuleront dans les médias et lesquelles arriveront finalement sur le bureau des décideurs.
Il n'est même pas nécessaire de donner des ordres.
C'est justement là que l'influence devient intéressante.
Le pouvoir le plus efficace n'est pas toujours celui qui dit :
« Vous devez penser ceci. »
Il peut être celui qui crée progressivement les conditions pour que ceci soit pensé partout, tandis que le reste devient marginal, inaudible ou simplement privé de moyens.
Voilà pourquoi il faut cesser d'imaginer le monde des idées comme un espace totalement séparé des rapports de pouvoir.
Les idées ont besoin de chercheurs.
Les chercheurs ont besoin d'institutions.
Les institutions ont besoin d'argent.
L'argent possède une origine.
Et derrière cette origine existent souvent des intérêts, des convictions, des stratégies ou une certaine vision du monde.
Cela ne signifie pas que tout chercheur est acheté.
Cela ne signifie pas que toute étude est truquée.
Cela signifie quelque chose de beaucoup plus simple :
l'argent donne de la puissance aux idées.
Et lorsqu'une organisation utilise cette puissance pour faire circuler des concepts auprès des médias, des institutions et des gouvernements, elle ne produit plus seulement de la connaissance.
Elle produit de l'influence.
Alors, lorsqu'un « expert indépendant » intervient à la télévision ou qu'un rapport de think tank devient soudain la référence d'un débat public, ayons un réflexe élémentaire :
Qui parle ?
Qui finance ?
Pour défendre quelle conception du monde ?
Et par quels réseaux cette idée est-elle arrivée jusqu'à nous ?
La bombe atomique exerce son pouvoir avant même d'exploser.
L'argent aussi.
Et dans la bataille des idées, les think tanks peuvent en être l'un des vecteurs les plus puissants.
Avant de demander « Est-ce vrai ? », apprenons aussi à demander :
« Qui a donné à cette idée les moyens de devenir influente ? »
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